Ce fut le siècle noir de notre histoire, la France, envahie et pillée par l'Anglais depuis la défaite de Crécy (1346), venait aussi de subir cette peste noire ravageant toute l'Europe. Dans le fallacieux espoir de se procurer des ressources, plusieurs mutations monétaires avaient abaissé, de 1330 à 1355, la valeur de la livre tournois (monnaie de compte dont le poids avait été à l'origine d'une livre romaine et dont le principal type fut frappé à Tours) de 18 à 1, 73 franc-or ; aucune vie économique n'était plus possible dans des conditions aussi instables.
Des ordonnances royales tentèrent en vain de fixer le maximum des prix et de contraindre au travail toute personne valide ; après la peste noire le nombre d'ouvriers fut si réduit qu'ils purent exiger des salaires élevés leur permettant de bien vivre en travaillant peu, il y eut crise de sous-production.
Le 13 septembre 1356, près de Poitiers, à l'issue d'une bataille désastreuse, où la chevalerie française fut encore surprise par les archers anglais, le roi de France, Jean le Bon, entendons qu'il était réputé pour sa vaillance et ses largesses, tomba au pouvoir de l'ennemi, ainsi que son plus jeune fils resté à ses côtés ; ce Philippe qui s'écriait : "Père gardez vous...à droite...à gauche..." sera la souche des fastueux ducs de Bourgogne. Tandis que le roi était emmené à Londres, en une captivité d'ailleurs dorée, son fils aîné le futur Charles V, alors duc de Normandie et premier à porter le titre de dauphin, exerça la régence. Compiègne va lui servir de refuge, il y convoqua des Etats généraux qui lui accordèrent quelques subsides et fit appel au patriotisme viscéral de la population, au moins dans les provinces appartenant au domaine direct du roi.
C'est ainsi qu'il put tenir tête aux ambitions de Charles le Mauvais, roi de Navarre et à celles de la bourgeoisie parisienne menée par le prévôt des marchands, Etienne Marcel, ainsi qu'à la révolte de Jacques Bonhomme, incarnation de cette paysannerie qui va aussi fournir contre l'Anglais le héros du terroir de Rivecourt, notre Grand Ferret. Le régent négocia habilement avec les Anglais et ce traité de Brétigny, signé le 8 mai 1360 et ratifié à Calais le 24 octobre, si désastreux en apparence, ne devait être pour les Français qu'une trêve indispensable.
Le roi ne fut libéré que contre une rançon de 3 millions d'écus d'or, ayant une valeur intrinsèque de 40 millions de francs-or , et il ne put quitter Calais, alors aux mains des Anglais, qu'après les premiers versements et en laissant de nombreux otages. Il rentra par étapes dans sa capitale, s'arrêtant à Saint-Omer, puis à Compiègne.
C'est dans notre ville que, le 5 décembre 1360, Jean le Bon, conformément à la vieille coutume féodale prévoyant en cas de captivité du seigneur une "aide" pour payer sa liberté, leva une taxe sur le prix des marchandises vendues, notamment sur le sel (elle fut en fait essentiellement payée par l'Ile de France, la Normandie et la Champagne), promit quelques réformes et établit une nouvelle monnaie qui prit le nom de franc. Le roi sera aussi contraint de marier sa fille Isabelle à Jean Galéas Visconti, le richissime maître de Milan, contre plusieurs convois de florins d'or; l'exemple sera repris au XVIème siècle avec les mariages Médicis, célèbres banquiers florentins. Jean le Bon, en fier chevalier, devait d'ailleurs reprendre le chemin de la captivité en janvier 1364, le principal otage princier qui n'était autre que son fils cadet, Louis d'Anjou, s'étant enfui ; le roi mourut à Londres dès le mois d'avril suivant.
Le terme franc pouvant être pris dans le sens de libre, le nom de cette nouvelle monnaie semble bien provenir de la libération du roi qui proclame : "Nous avons été délivré à plein de prison et sommes franc et délivré à toujours...Nous sommes retrouvé en notre royaume franc et délivré".
Il s'agissait d'un franc or, dit franc à cheval, car le roi y était représenté, armé de toute pièces, coiffé d'un casque surmonté de la couronne royale, portant par dessus son armure une tunique fleurdelysée, monté sur un cheval galopant à gauche et au caparaçon fleurdelysé; le roi tenant de la main droite les rênes et de la gauche une épée levée.
La légende était : Ioannes Dei Gracia, Francorum Rex, et au revers, en abrégé : Christus vincit, regnat, imperat. Peu après fut également créé un franc à pied, le souverain n'étant plus à cheval. Ce franc, en or fin, au poids de 3, 87 grammes, équivalait à une livre tournois, soit vingt sols, le sou étant lui-même divisé depuis Charlemagne en douze deniers. Cette monnaie, à titre élevé, demeura à peu près stable. Un franc en argent fut mis en circulation par Henri III, en 1575. Enfin Louis XIII fit décrier le franc en 1641, mais le terme demeura utilisé comme monnaie de compte, synonyme de la livre ; selon Vaugelas on l'employait pour les comptes ronds alors que la livre servait aux comptes rompus ou fractionnaires.
On sait comment le franc argent, correspondant en fait à l'ancienne livre adaptée au système métrique, fut à nouveau frappé à partir de 1796, et retrouva une valeur fixe en mars 1803, celle du franc germinal de Bonaparte. Ce franc devait rester solide jusqu'en 1914 -ralliant la Suisse, la Belgique et le Luxembourg- les deux guerres mondiales l'ébranlaient ensuite fortement. Depuis 1958 et la revalorisation Pinay-de Gaulle, il a retrouvé une relative stabilité. De même qu'à sa fondation le franc représentait la liberté du roi, il garantit toujours actuellement celle de notre France.
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